Plouégat- Moysan (29)
Oh, c’est une histoire somme toute relativement banale, dans laquelle bon nombre d’agriculteurs à la retraite se reconnaîtront. Ils auraient aussi pu témoigner dans cette page… Il s’agit aujourd’hui de Jean L’Hostis, qui coule une retraite paisible et bien méritée au lieu-dit Kervisitia, dans la jolie campagne vallonnée de Plouégat-Moysan (29), au cœur du Trégor finistérien. Avec son épouse Liliane, il a attendu avec impatience le retour du printemps, pour se remettre à des activités saines et extérieures, comme les soins apportés à son potager, ou en terminant les chantiers de bois, en prévision du froid de l’hiver prochain. En forme, l’homme toujours actif avec ses 89 printemps doit sans doute cette santé pétillante à ses activités du dehors qui maintiennent à flot le corps et nourrissent l’esprit. Mais il se peut qu’un breuvage (pourrait-on la nommer potion ?) soit aussi responsable du large sourire qui occupe son visage et le rend toujours alerte : Jean recueille depuis que le printemps frémit la sève montante des bouleaux de ses champs.
J’ai tout le matériel qu’il faut, ça me passe le temps
Un verre tous les matins
Dès potron-minet, l’ancien agriculteur boit un verre de sève, à jeun. Cette habitude a commencé « sur les conseils de ma fille, aide-soignante. La sève de bouleau est très bonne pour la santé, ça nettoie les boyaux ! »
L’installation est très simple. Un trou percé dans le tronc de l’arbre à l’écorce tigrée suffit, un petit tuyau inséré fait couler le liquide dans une bouteille. Et la production est-elle importante ? « Ma doue, je peux en récupérer des dizaines de litres. Un arbre donne 1 L par jour ». Cette profusion de sève ne se conserve pas longtemps, « au maximum 5 jours ». Pour son millésime 2025, le Plouégatais constate une récolte légèrement plus précoce, qui s’explique peut-être par « le peu de gelée blanche, la sève monte sans doute plus vite ».
Prendre son temps
Aujourd’hui, il n’y a plus de bruit dans les bâtiments d’élevage de cette ferme familiale, seul le chat suit les pas du visiteur et se faufile entre ses jambes. Avant, on pouvait entendre ici les 18 vaches lors de la traite. « Avec l’arrivée des quotas laitiers en 1984, nous n’avons pas pu aller plus loin. J’ai décidé de construire une porcherie. Si j’avais eu 30 vaches, je n’aurais pas fait de cochons ». La ferme se composait à l’époque de 30 ha de terres labourables et d’un atelier de 35 truies (naisseur).
Il paraît aujourd’hui loin ce temps où « je prenais le car pour me rendre à Morlaix (29) pour y vendre du beurre, des œufs, des poulets », se remémore Liliane. « Les gens étaient heureux, il y avait du monde partout dans les campagnes. On s’arrangeait ; maintenant les gens n’ont plus le temps », ajoute Jean, qui évoque au passage les travaux des champs avec une charrue tirée par 3 chevaux, « quand on labourait 50 ares dans la journée, c’était bien » ; la traite parfois à la main directement dans les pâtures, ou encore ces fêtes quand un cochon était tué et où les voisins étaient invités à le manger. « Ça discutait ! ». Les seuls chevaux qui restent désormais sont ceux sous le capot vert du fidèle DX 3.50 à 4 roues motrices. 1 ha de terres labourables a été gardé pour un peu de foin, des pommes de terre, des betteraves pour nourrir les lapins qui attendent sagement dans leurs clapiers.
Dans la cuisine du couple décorée par des cadres des membres de la famille, ou de la traditionnelle photo aérienne de la ferme fait prendre de la hauteur, il règne une chaleur douce provenant de la cuisinière à bois. Liliane est née ici, dans cette maison douillette, « mes parents sont arrivés en 1909 ». Sur son futur époux, originaire de Plufur (22), la cultivatrice retraitée aime à dire « qu’il a traversé la frontière » pour se mettre en ménage avec sa belle. Il s’en est passé des choses dans cette habitation bordée d’arbres, comme pendant la seconde guerre mondiale avec « les Allemands qui venaient chercher des œufs, ça ne se passait pas si mal que ça », la naissance d’enfants, les visites à la ferme proche réputée pour ses étalons…
Jean L’Hostis continue à faire du foin. « J’ai tout le matériel qu’il faut, j’aime le faire, ça me passe le temps ». Ses petits-enfants n’hésitent pas venir lui prêter main-forte de temps en temps, même s’ils « préfèrent aller sur le tracteur », s’amuse-t-il. Si la vie et les habitudes de l’époque ont disparu, la joie de vivre reste intacte, portée par ces souvenirs agricoles qu’il est parfois si important de se remémorer.
Fanch Paranthoën

